Nov 262012
 

Photo Yan Morvan

Aline Manoukian, présidente de l’ANI (Association Nationale des Iconographes) est intervenue sur le thème :  « les nouvelles règles iconographiques dans la presse » française lors du colloque « Révolution numérique : droit et solution pour la photographie » organisé par la PAJ, une association de photographes, d’auteurs et de journalistes.

« J’ai été photographe de presse pendant une quinzaines d’années et je suis iconographe indépendante depuis plus de dix ans . Dans de nombreuses rédactions françaises mes collègues journalistes m’expliquent que faute de diminuer le budget photo, ils se retrouveront tous au chômage.

Les photographies, autrefois choisies par les directeurs des services photo qui ne sont pas remplacés après les plans sociaux ou départ à la retraite, sont maintenant choisies par les directeurs artistiques, les rédacteurs et les maquettistes, souvent sans réelle culture photojournalistique. Toujours faute de budget, les iconographes sont mal rémunérés, en sous-effectif, acceptant de travailler dans ces conditions déplorables eux aussi sous peine de chômage.

Que faisons nous, iconographes, face à une telle réalité ?

Nous travaillons trop vite, donc nous travaillons mal. Nous cherchons du gratuit ou du bas prix malgré nous. Certains d’entre nous volent des images et collent des DR à tout va. De plus en plus souvent certains périodiques aussi bien pour la jeunesse que des magazines économiques, sortent avec 40% de photos gratuites, extraites du net ou transmises par des services de presse. Si nous ne le faisons pas, les maquettistes ou les rédacteurs s’en chargeront. Ils iront eux même trouver les images au hasard sur le net. Nous les mettons en garde contre d’éventuels procès qui leur coûteront plus cher que les photos. La réponse, « on prends le risque, il faut avancer. »

Nous fouillons aussi dans les bases de données des agences avec qui nous avons du préalablement négocier des tarifs. Pour des raison de survie,de plus en plus de ces agences sont réunies en bouquets : les services photos ont accès pratiquement au même corpus d’images et finissent par publier les mêmes photos.
Cette démarche non sélective et non qualitative a un résultat évident auprès des lecteurs: pourquoi acheter des journaux ou des magazines qui disent tous la même chose au même moment alors que le même contenu se trouve gratuitement sur internet ? C’est ce que pensent la majorité des lecteurs et des internautes. A tort ou à raison ?

Illustrations de tremblement de terre à Haiti ou au Japon, guerre en Irak, enfant prodige en Ukraine. Tous les terrains de guerre se ressemblent, tous les faits divers, les instants de vie ont des trames communes. Mais à quoi ressemble le Japon aujourd’hui ? Que sont devenus les Irakiens depuis le retrait des troupes américaines ? Il manque la narration qui les rend singuliers, il manque les histoires que les photographes racontent en suivant un sujet parfois pendant de longs mois, voire des années.

Pour les rares commandes aux photographes , c’est peu de temps, peu de frais, peu de rémunération. De temps en temps la presse acquiert des reportages réalisés en spéculation par de jeunes photographes sous payés, sous prétexte de visibilité en échange.

Même les photographes renommés doivent trouver en dehors de la presse les moyens de financer leurs projets. Ils acceptent de vivre en mode survie, sans débordement et sans confort, nourris essentiellement par la passion de témoigner et de raconter. Ils font presque du bénévolat.

Leur travail n’est plus visible dans la presse, il se réfugie dans les galeries, les festivals et quelques revues professionnelles.

A cause de cette recherche effrénée de photos gratuites sur les réseaux numériques, c’est non seulement la qualité photojournalistique mais aussi la crédibilité de la presse qui est soumise à caution. L’internet grouille de hoax, de fausses informations. Pendant la catastrophe de l’ouragan Sandy, quelqu’un ( en l’occurrence un journaliste) m’a parlé de requins dans les rues de New York. Il en était intimement convaincu car il avait vu l’image sur internet. Je donne cet exemple car il est récent. J’en ai des dizaines d’autres. On ne sait plus ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. Les journaux les plus prestigieux font appel aux amateurs pour publier leurs images. Il existe même aujourd’hui une agence qui ne diffuse que de l’image amateur, Citizenside dont l’AFP diffuse la production.

Bien évidemment, les citoyens ont le droit de témoigner et de s ‘exprimer par l’image, et les supports pour diffuser leurs témoignages ne manquent pas. Ils peuvent les partager sur Facebook, des blogs, des sites, des forums, des tweets, Flickr, Instagram ou autres, mais ce qui est regrettable c’est que la presse utilise ces productions comme source d’information, sans garantie de fiabilité.

La « récupe » de photos comme l’on dit dans le métier, a toujours existé, le problème n’est pas là : le crash du Concorde, l’attaque sur la première tour du World Trade Center, et plus récemment, la Syrie quand les photographes n’y avaient pas encore accès. Mais de là à demander aux citoyens de devenir des journalistes, il y a une grande différence, pas seulement de crédibilité, mais de mise en danger des personnes poussées à prendre des risques.

Sait-on au moins combien de photojournalistes citoyens ont été blesses ou tués le téléphone portable à la main ?

En France, pour les sites internet que tous les titres de presse ont créé ces dernières années, les postes de directeurs photo et d’iconographes sont pratiquement inexistants. Des débutants « nés devant un ordinateur » sont embauchés. Car en plus de l’humain et de l’animal, une nouvelle espèce à fait son apparition : le Geek. Mais le temps qu’on arrive à combiner l’expérience et la culture photographique des anciens à l’agilité des Geeks, il va sûrement falloir attendre une décennie.

L’an dernier, deux grands magazines ont publié sur leurs sites des images de Bin Laden mort avant de les retirer. Personne n’avait pris le temps de vérifier la source de cette photo? La crédibilité de la presse est en jeu.

Cette attitude de plus en plus désinvolte vis à vis de la photographie couplée au manque de moyens, a aussi des incidences nocives pour le patrimoine photographique que constituent nos archives argentiques anciennes et récentes. Elles sont souvent numérisées en Inde ou ici par des stagiaires, sans formation ni culture. Les dates, lieux, identifications de personnes, sont approximatifs : Jean Jaurès identifié comme Léon Blum, la mort de Khomeini datée de 98 !

La soif d’information fiable du public est sous estimée par la presse.

Quand dans une rédaction photo j’entends « on prend le risque on avance » je repense au slogan qui ornait au Liban les rétroviseurs des chauffeurs de taxi.
« Papa ne te précipite pas, on t’attend » en d’autres termes, « ne roule pas trop vite, prends ton temps pour réfléchir, regarde où tu vas, sinon tu risques d’aller droit dans le mur et on ne te verra plus jamais ».

Aline Manoukian

 

  10 Responses to “Les nouvelles règles iconographiques dans la presse française par Aline Manoukian, présidente de l’ANI”

  1. Je vous rejoins sur l’ensemble de votre article mais comment pouvons-nous modifier les usages? Comment empêcher les rédactions de « prendre le risque »?

  2. C’est bien là une triste réalité ! Il faudrait , à mon avis, que nos cher législateur prenne conscience du danger que représente le DR . Puis ces banque d’images type fotolia qui s’enrichisse sur le dos des amateurs au détriment du métier de photographes, journalistes, iconographes ….
    Tout comme notre politique ( de tout bord) on va de plus en plus vers de l’amateurisme !

  3. Vous vous plaignez mais n’offrez aucune solutions . Ce changement dont vous assistez dans votre profession a deja passe son cours d’en d’autre pays. Il vas falloir vous faire a l’idee que votre profession, telle qu’elle etait, est morte. Il faut savoir s’adapter, madame, ou laisser la place a ceux qui savent ( et qui ne pass pas leur temps a pleurnicher )

    • Cher Jean Michel,

      Aline Manoukian ne « pleurniche pas », elle constate.
      Est ce que « s’adapter  » consiste à voler des photos sur internet sans payer le droit d’auteur ? Cela s’appelle la contrefaçon.
      Est ce que s’adapter, c’est fabriquer des journaux dont le budget photo devient de plus en plus inexistant ? Vous devez avoir un salaire qui tombe à la fin du mois, tant mieux pour vous. Ce n’est pas le cas de très nombreux, (trop nombreux ?) photographes qui passent du temps, prennent des risques, s’investissent corps et âmes pour produire un matériel photographique digne de ce nom. Evidemment la profession change, mais il me semble que cela ne doit pas être synonyme de tricheries, de manque de professionnalisme et de malhonnêteté. Il faut « raison garder ».
      Cordialement.

  4. Bonjour Mme Manoukian ,

    Les Indiens disent que les prendre en photos c’est leur voler leur âme , il y a sûrement quelque chose de vrai là-dedans ……
    Prendre et voler , ces deux verbes me semblent résumer l’essentiel de votre article : prendre des photos en tant que journaliste , photographe pro ou amateur , les prendre sur le web , dans des bases de données etc…
    Puis les redistribuer presque impunément par quelques acteurs que ce soient , pour les marchander , souvent comme vous le décrivez sans presque de bénéfice pour leurs auteurs , nous amène à la notion de vol ….
    Où commence et s’arrête le prendre et le voler …et maintenant à l’heure d’aujourd’hui devant le fascinant Monde des images qui a été crée , comment arrêter la Machine ….structurer une profession qui se voit dépassée par le nombre …..
    Je n’ai bien sûr pas la recette miracle mais je pense tout de même qu’en misant sur la Qualité , les photographes et la Photographie ont encore de beaux jours devant eux .

    Merci de votre attention et d’une éventuelle réponse

    Amicalement

  5. Merci a la PAJ d’avoir realisé ce colloque ,
    Mme Manoukian pour sa participation et ce present constat.

    Un article qui aborde la situation actuelle, les nouvelles regles iconographiques de la presse, un etat des lieux catastrophique ! le risque est majeur pour l’information, ses acteurs , plus largement les citoyens et notre avenir.
    Sans travaux d’investigations, sans reportages, sans plus de journalistes, photographes faute de moyens, ou allons nous ?
    Que lirons nous ? des reportages crées par des gouvernements, des societés, des industriels de toutes pieces ? de la publiredaction, quasi deja le cas.
    Mais si je peux me permettre , un rdv dans 10 ans ? soit 25 ans apres les APN ? vertigineux.
    Nombres de photographes, editeurs, patron de presse n’ont pas abordé le numerique comme une evolution du support, une diminution du papier, un progres, le considerant à l’inverse comme une menace.
    Dans cet etat d’esprit, difficile de prendre le virage…
    Denommer « Geek » , les citoyens, reporters, journalistes qui utilisent la chaine de l’information numerique avec aisance est révelateur, un brin de mepris dommageable.
    Taper les uns sur les autres ?
    Qui aurait du etre a la pointe a ce niveau si ce n’est les acteurs de l’info, l’iconographie ?
    NTIC ? Beaucoup d’entreprise en ont fait leur modele, sauf dans notre monde ou pour reproduire les secteurs marchands.
    Peu ou pas : alors mort de l’information ?
    La presse, des assos touchent des subventions et leurs auteurs disparaissent, reduits au benevolat , la misere..
    Stop aux subventions, peut etre qu’ainsi, ca va bouger ?
    a disposition pour apporter une pierre a l’edifice
    Casque et burin pour briser le mur..
    deja du silence..
    Bravo a tous !! )8>

    Bien a vous.
    Nadine Maltese.
    Photographe (depuis + 25 ans)

  6. Mouef, les iconos sont aussi mal lotis que les photographes…
    Pour donner un coup de pied salutaire dans la fourmilière, chose quasi impossible vu le caractère « chacun pour sa gueule » des photographes : une bonne grève de la photo de presse.
    Avec en plus un refus de vendre les photos à usage web pour 30 centimes d’euros par exemple.
    Il est préférable de changer de boulot, si possible. Et « vive la photo » hein.

  7. Cher Jean-Michel,

    Je trouve que votre raisonnement est pour le moins simpliste.
    A ce tarif-là je vous engage à vite envisager un salaire divisé par 10 à moins que là aussi vous ayez une solution simpliste.
    Heureusement que d’autres comme le CEPIC n’ont pas la même approche que vous, et les sentir à nos côtés rassure bien plus que vos écrits fatalistes.
    Bonne continuation, nous ne regardons vraiment pas dans la même direction.

  8. […] la presse, comme le disait récemment Aline Manoukian, présidente de l’Association Nationale des Iconographes, on compte, dans certaines […]

  9. Bonsoir,

    je ne vais pas franchement faire avancer le débat, de toute façon, c’est plié.
    Mais bon, c’est plié, certes, mais je m’autorise à un baroud d’honneur.

    Il y a quelques semaines j’ai poussé un coup de gueule face au Huffington Post. La rédaction de NYC d’abord, que j’ai gentiment envoyé se faire foutre, puis la rédaction parisienne que j’ai envoyé se faire foutre mais différemment.
    Le Huff comme on dit, voulait publier une série de photos gratuitement sous prétexte qu’elles étaient publiées dans le monde entier. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rentrer dans le lard au « journaliste ».

    J’ai mis en ligne l’intégralité des échanges avec ce journaliste à 2 balles qui évidemment est aux ordres de la rédaction en matière d’économies de budget… j’ai donc balancé sur ma page perso FaceBook.

    C’est bien parti sur la toile et le Canard Enchaîné en a même fait un petit papier la semaine passée en page 5…

    Si vous avez du temps pour lire ma prose , c’est ici :

    https://www.facebook.com/chris.courteau/posts/10202430113392869?notif_t=like

    Et dire que dans les années 90 on pensait se faire une petite retraite peinard avec notre photothèque…

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